Communiqué
03/07/2026
Dans la lignée du Rapport Alloncle, qui réclamait près d’un milliard d’économies, trois scénarios ont été présentés par France Télévisions, et c’est désormais à l’État de trancher. Dans tous les cas il s’agit surtout de fermer, fusionner ou raboter. Et ne soyons pas naïfs. Ces 3 scénarios, ce n’est pas un projet : c’est un avertissement, un cri, une alerte.
L’État a demandé à une entreprise de chiffrer l’austérité qu’on lui réclame ; elle a répondu en montrant ce que ça impliquait : un plan social d’ampleur et des programmes sacrifiés, la suppression de France 4 et de Slash, et une coupe sévère dans les commandes passées aux producteurs indépendants. Tout ça pour quoi ? Ces scénarios le montrent clairement : au final, pour des économies mineures.
L’erreur serait de prendre cet avertissement pour une feuille de route. La vraie question que posent ces trois scénarios, ce n’est pas ce qu’il faut supprimer, mais ce qu’on veut construire ; et comment on s’en donne les moyens.
Pendant des décennies, quand le pays voulait raconter une histoire à ses habitants, c’est à sa télévision publique qu’il la confiait. C’est elle qui a adapté Dumas, Zola, Druon, Jules Verne. Elle qui a inventé le polar du quotidien. Les Cinq Dernières Minutes, Belphégor, Les Brigades du Tigre, Les Rois maudits : ces titres suffisent à faire remonter des images en tête, et avec elles le souvenir qu’une histoire pouvait ouvrir une fenêtre sur le monde, notre patrimoine ou des récits novateurs.
Ces œuvres font partie de nous. Aujourd’hui encore, George R. R. Martin cite Les Rois maudits comme une de ses grandes inspirations. Cela veut dire qu’un demi-siècle avant Game of Thrones, notre télévision publique avait compris qu’un récit de pouvoir, de complots et de dynasties pouvait passionner le grand public. Et le plus frappant, dans cette adaptation télévisée, ce n’est pas la richesse des moyens, c’est l’ambition populaire, narrative, et artistique : de grands acteurs, un texte solide, une œuvre forte. Une seule priorité : la force d’une histoire.
On savait à l’époque qu’une grande fiction demande du temps, de l’argent, des auteurs, des réalisateurs, des techniciens. Et une volonté. La volonté de faire confiance aux créateurs.
Puis les chaînes privées sont arrivées, avec leur énergie et leurs lignes éditoriales. Cette histoire n’oppose personne : le privé est indispensable. Mais justement, parce qu’il existe, on voit mieux ce qui rend le service public irremplaçable. Sa mission n’est pas de faire comme les autres. Sa mission, c’est de rendre possible ce qui, sans lui, n’existerait pas.
Qui a cru au succès de Wakfu, Les Grandes Grandes Vacances, ou d’Ernest et Célestine ? Qui a osé mettre Les Shadoks en prime time ? Qui a continué à penser qu’une fiction pouvait à la fois transmettre, émerveiller et rassembler ? Le service public. Puis sont venus Un village français, Dix pour cent, Sambre, Plus belle la vie. À chaque époque, il a inventé des œuvres que personne n’attendait.
Supprimer France 4 ou Slash, alors même que l’âge moyen du téléspectateur du service public dépasse largement les soixante ans, ce n’est pas optimiser : c’est éparpiller, désintégrer l’espace destiné à la jeunesse. C’est se résigner à ce que le public ne se renouvelle plus, ne grandisse et ne vive qu’avec une offre audiovisuelle essentiellement privée, dépendante du marché et dominée de façon croissante par des plateformes étrangères porteuses d’une culture mondialisée, d’une représentation de la société orientée.
Et défendre le service audiovisuel public, ce n’est pas dire que tout va bien. L’ambition, ce n’est pas seulement bien adapter ce qui a déjà marché : c’est ouvrir des chemins que personne n’a encore tracés. Trop souvent, on attend qu’une idée réussisse ailleurs avant d’oser la nôtre.
Et qu’on ne dise pas que c’est impossible. Arte le prouve : un média public peut réussir sur le numérique sans rien lâcher sur l’antenne, innover sans se rabaisser, réunir des publics de tous les âges autour d’une même exigence. Nos voisins l’ont compris : la BBC reste l’un des plus grands outils d’influence culturelle au monde ; la Belgique francophone, elle, dépense aujourd’hui plus d’argent public par habitant pour son audiovisuel que la France. Ce n’est donc pas une question de taille, c’est une question de choix. Les pays qui croient à leur télévision publique n’y voient pas une charge, mais un investissement : la capacité de raconter leurs propres histoires.
Au fond, on ne pilote pas un service public à la calculette. Aucun algorithme n’a inventé Les Shadoks ou La Caméra explore le temps. Les œuvres qui marquent une génération, aucune étude de marché ne les avait vues venir. Voilà pourquoi raboter en permanence ne soigne rien. C’est le rabotage, la maladie.
Non, on n’a pas trop dépensé pour la création : on a trop affaibli l’outil qui la rend possible. On ne réformera pas France Télévisions en coupant encore et encore, on la réformera en lui garantissant un budget qui tienne dans la durée, et qui soit à la hauteur de ses ambitions, non pour se maintenir mais pour inventer.
Quand une chose est précieuse, on ne l’abîme pas, et on ne lui demande pas, année après année, de faire mieux avec moins. Pendant des années, le débat a porté sur ce que l’audiovisuel public coûtait. Il est peut-être temps de se demander ce que coûte son affaiblissement.
La télévision publique n’appartient ni au gouvernement, ni à ses dirigeants, ni même à ceux qui travaillent pour elle. Elle appartient aux citoyens qui la financent, aux spectateurs qui la regardent. Une décision qui nous engage tous à ce point ne peut pas se prendre en catimini. Le Parlement doit y être associé, et le débat ouvert à ceux à qui tout cela appartient.
Il existe un quatrième scénario, celui qu’aucune note interne n’a chiffré et qui est pourtant le seul qui vaille. Celui qui, au lieu de nous débarrasser de notre télévision publique avec pertes et fracas, lui donne enfin les moyens de redevenir ambitieuse, vivante et admirable.
Contact presse
La Guilde française des scénaristes – Camille Bouvelot – 06 50 08 76 29 – camille.bouvelot@guildedesscenaristes.org
