ENTRETIEN N°13

Profession Scénariste

Émilie Alibert est scénariste et plus précisément dialoguiste. Elle co-dirige actuellement l’atelier dialogue sur la série Plus belle la vie en collaboration avec Marc Roux. Par ailleurs, elle travaille à l’écriture de bandes dessinées avec Denis Lapière, notamment la série Rose, dont le tome 2 vient de sortir chez Dupuis. C’est une série « young adult », qu’ils ont voulue tout public car il y a plusieurs niveaux de lecture.

1/ QUELLE EST LA GENÈSE DE ROSE ?

Émile : D’abord, il y a eu ma rencontre avec Denis Lapière, qui m’a proposé de co-écrire sur cette série avec lui. J’ai découvert son travail grâce à une libraire, il y a quatre ans. Je cherchais à offrir un thriller en BD avec un bon scénario. La libraire m’a super bien vendu la série Alter Ego que co-scénarise Denis et dont l’histoire, c’est vrai, est absolument géniale. Je me suis tout de suite dit qu’il fallait en faire une série TV ! J’ai contacté Dupuis qui édite ces albums et coup de chance, je suis tombée sur un stagiaire qui m’a donné directement les coordonnées de Denis. C’est rare d’obtenir le numéro d’un auteur ! Quand j’ai eu Denis au téléphone, je me suis présentée : « je ne suis personne, mais j’adore votre BD et je connais des producteurs qui pourraient être intéressés par ce type de projets ». Denis était un peu méfiant, mais il a accepté de me rencontrer. Je suis donc allée en Belgique. Je lui ai expliqué que je voulais l’autorisation de proposer sa BD et je l’ai mis en contact avec un producteur. Depuis la série est en développement. Cette rencontre a été le point de départ d’une collaboration fructueuse puisque Denis Lapière et moi avons depuis écrit notre triptyque BD Rose, un projet de 3x52’ en fiction TV sur le transgenre et nous écrivons actuellement une saga d’heroic fantasy en BD. Je précise que Denis Lapière est aussi familier d’audiovisuel puisqu’il avait déjà participé à un long métrage : L’Avion, réalisé par Cédric Kahn (2005) et adapté de sa BD Charly.

2/ COMMENT TRAVAILLEZ-VOUS À DEUX ?

E : La plupart du temps par Facetime et par mail, même si parfois un de nous deux se déplace pour voir l’autre. Pour Rose, Denis a commencé par me faire lire une ébauche, puis il m’a demandé mon avis, et finalement il m’a proposé de coécrire la série ! C’est lui qui a eu l’idée de la jeune fille qui se dédouble, des fantômes et de l’enquête policière. Au départ, cela devait être une série plus longue, avec une enquête à chaque album, mais finalement nous avons choisi d’en faire une quête d’identité en trois tomes. Denis avait posé les bases de ce personnage, qui reprend les enquêtes de son père et se confronte à la mort de celui-ci, mais aussi à une autre affaire plus importante. Ensuite, nous avons fouillé la psychologie des personnages et beaucoup de choses sont apparues. Petit à petit, les trois albums se sont dessinés. Nous avons fait le scénario ensemble, mais c’est Denis qui découpe l’action en cases et définit leur taille. Concrètement, une ligne de texte équivaut à une case. Denis est vraiment rompu à l’exercice et a le sens du rythme. De tout ce que j’ai pu lire de ses albums, il a vraiment ça en lui ! Dans Rose, il y a beaucoup de cases d’ambiance, très poétiques avec des narratifs, parfois il n’y a quasiment pas de texte, ça permet de laisser infuser l’histoire, c’est magnétique. Une fois le scénario écrit, Valérie Vernay, la dessinatrice, s’en empare et fait les crayonnés. C’est plus confortable à lire pour faire les ajustements des dialogues et des narratifs. Puis quand tout a été calé et validé avec nous et Dupuis, Valérie attaque le dessin et la mise en couleur. C’est arrivé une fois, peut-être, qu’il faille refaire une planche définitive. Mais sinon, les allers-retours étaient toujours très constructifs ! Quand dans un projet tout le monde se fait confiance et a envie de raconter une histoire, ça change tout.

3/ COMMENT AVEZ-VOUS RENCONTRÉ VERNAY ?

E : Grâce à Denis Lapière. Il me l’a présentée. C’est vraiment lui qui m’a fait découvrir l’univers de la BD. J’ai vite compris pourquoi Denis avait envie du dessin de Valérie pour notre série. Rose est finalement assez sombre, Valérie amène quelque chose de plus doux, de plus rond, qui colle très bien. Et en même temps, c’est assez brut. Valérie a un côté girly, mais ce n’est jamais cucul. Notre héroïne est une jeune femme d’aujourd’hui avec ses désirs et ses contradictions.

4/ ET COMMENT CELA SE PASSE AVEC VOTRE ÉDITEUR ?

E : Valérie avait déjà été éditée chez Dupuis (La mémoire de l’eau avec Mathieu Reynès) et Denis travaille avec eux depuis longtemps, mais moi, c’est la première fois que je travaillais avec un éditeur. Je connaissais peu de choses, donc j’ai été très drivée par Denis. Mais finalement, je suis rentrée dans la boucle très vite, et puis c’est parti ! Nous sommes suivis par Laurence Van Tricht, éditrice chez Dupuis. Je m’entends très bien avec elle, c’est une excellente lectrice de scénario et un véritable œil de lynx sur les planches, les dialogues, etc. Elle est attentive à tout. Avec elle, nous avons une grande liberté et en même temps nous sommes très bien accompagnés.

5/ EST-CE QU’IL Y A UNE DIFFÉRENCE NOTABLE ENTRE L’ÉCRITURE TV ET BD ?

E : Ce qui me vient à l’esprit, c’est qu’on a beaucoup plus de liberté et aucune contrainte de production ! En TV, un producteur peut être enthousiaste sur le papier et puis au final nous dire : « ah oui, mais ça on ne pourra pas le faire, ça coûte trop cher ! ». Et, contrairement à ce qu’on pourrait penser, en BD, il y a un véritable intérêt pour l’écriture qui compte autant que le dessin ! Tout comme en fiction, il faut d’abord avoir une bonne histoire à raconter et après on s’occupe de savoir comment on va la mettre en image.

6/ VOUS AVEZ ÉTÉ COMÉDIENNE, C’EST UN ATOUT POUR BIEN DIALOGUER ?

E : Un peu, je pense, mais je ne suis pas sûre que cela compte tant que ça… Moi ce qui me passionne avant tout, c’est de raconter des histoires ! Avant d’être comédienne, j’étais éducatrice spécialisée et nous passions notre temps à faire des anamnèses (ndr : l’action de recueillir les informations relatives au passé d’un patient pour comprendre la genèse d’un problème). Que cela soit avec les petits de 8 ans ou avec des plus grands, cela tournait toujours autour des histoires de leur vie, afin de les amener à se reconstruire et créer du lien avec leur famille, leurs origines ou leur identité. Nous sommes cassés par des histoires, nourris par des histoires, réparés par des histoires…Selon moi, les gens aiment lire et aller au cinéma parce que cela nourrit leurs propres histoires. C’est pour cela que j’ai envie de faire ce métier ! Alors je me vois plutôt plus comme une conteuse qu’une comédienne.

7/ SELON LA CHARTE DES AUTEURS ET ILLUSTRATEURS JEUNESSE, SUR 1300 AUTEURS PROFESSIONNELS DE LA BD, SEULS CINQUANTE ENVIRON VIVRAIENT DE CE MÉTIER CORRECTEMENT. QU’EST-CE QUE VOUS EN PENSEZ ?

E : Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas avec Rose que je gagne ma vie. L’écriture s’est étalée en tout sur trois ans. Trois ans, trois albums… Et Valérie a mis du temps à tout dessiner car elle avait beaucoup de projets en cours. Pour que ce métier soit rentable, il faut écrire sur plusieurs séries en même temps ou alors participer à des adaptations en TV. Denis Lapière y arrive, avec 3 ou 4 projets en parallèle. Personnellement, je n’ai pas cherché à accélérer le rythme d’écriture pour Rose car Plus belle la vie nécessite un énorme investissement. Et la série Rose a finalement bénéficié de cet étalement dans le temps. Ça nous a permis de faire mûrir l’histoire. Moi, ça m’allait bien, ce rythme-là.

8/ SUR QUOI TRAVAILLEZ-VOUS EN CE MOMENT ?

E : Je prends beaucoup de plaisir sur Plus belle la vie où je bénéficie d’une grande liberté de ton. La série aborde énormément de sujets de société. Nous décortiquons des psychologies variées et touchons à des sujets sensibles. A côté de cela avec Denis, nous avons notre projet d’heroic fantasy encore embryonnaire, qui serait publiée chez Dupuis. Nous venons de trouver un dessinateur. L’idée, c’est de faire 6 tomes. Nous avons rédigé un document qui explique comment va se dessiner la saga, comme une grosse bible avec les arches, les personnages, etc. Pour que l’éditeur et le dessinateur se projettent et voient qu’il y a assez de matière. Quand Denis m’a parlé de cette envie, je lui ai dit que je ne connaissais rien du tout en heroic fantasy. Il en a été ravi ! Selon lui, ainsi, je ne vais pas tomber pas dans le piège de copier ce que j’ai déjà vu ou lu dans le genre et n’aurais pas peur d’aller dans certaines directions, au titre que ça a déjà été fait. De mon côté, j’ai compris que pour savoir si je dois m’engager dans un projet, je dois me poser deux questions : qu’est-ce que nous allons raconter et surtout, est-ce que j’ai quelque chose à dire ? Si oui, j’y vais ! Mais si le sujet ne me touche pas et que je n’ai rien à dire dessus, je n’y vais pas. C’est un bon baromètre ! Peu importe le support ou le genre.

9/ ET VOTRE PROJET SUR LE TRANSGENRE ?

E : Nous avions commencé à le développer en collaboration avec Eloa Production, mais ça n’a rien donné. Au final, nous allons en faire une BD, nous avons trouvé un dessinateur que le projet botte, mais je ne vous en dis pas plus…

10/ ROSE POURRAIT DEVENIR UN PROJET TV ?

E : Pourquoi pas ?! Un personnage qui se dédouble, mais qui ne sait pas pourquoi… Une vie entre super pouvoir et handicap, je pense qu’il y aurait pas mal de choses à dire et à faire !