ENTRETIEN N°11

Profession Scénariste

De toutes mes forces, le 2e film de Chad Chenouga, coécrit avec Christine Paillard, est sorti en salles le 3 mai dernier. Avec Khaled Alouach et Yolande Moreau dans les rôles principaux, il est produit par Miléna Poylo et Gilles Sacuto de TS Productions. “En première dans un grand lycée parisien, Nassim cache à ses copains qu’il a perdu sa mère et qu’il vient d’être placé dans un foyer. Il refuse d’être assimilé aux jeunes de ce centre. Tel un funambule, Nassim navigue entre ses deux vies, qui ne doivent à aucun prix se rencontrer…” Christine Paillard, scénariste et directrice artistique sur le film, nous parle de son implication, de la conception à la réalisation, jusqu’au coaching du jeune acteur pour les plateaux télé après la sortie du film.

1/ TU AS D’ABORD ÉTÉ COMÉDIENNE PUIS RÉALISATRICE. QUAND AS-TU COMMENCÉ À ÉCRIRE RÉELLEMENT ?

Christine : Mis à part le fait que je n’ai jamais cessé d’écrire des histoires ou des débuts d’histoires depuis mes 12 ans, j’ai commencé avec l’écriture de l’adaptation d’un livret d’opéra pour un moyen métrage musical diffusé sur Arte, que j’ai aussi réalisé à la fin des années 90. C’était une opportunité qui s’est présentée, à laquelle je ne m’attendais pas vraiment, et j’ai adoré le faire. J’étais comédienne, il est vrai, mais je crois que je n’ai jamais été vraiment à l’aise avec l’exposition, ce n’est pas une place qui me convient. C’est peut-être à la lecture de certains scénarios peu convaincants que je me suis autorisée à penser que je pouvais écrire, moi aussi. J’ai surfé au gré des opportunités et des rencontres, j’ai écrit et réalisé des documentaires, programmes courts documentaires et publicités, avant de revenir à la fiction il y a une dizaine d’années.

2/ QUAND EST-CE QU’EST NÉ LE FILM “DE TOUTES MES FORCES” ?

C : Il y a plusieurs années, Chad avait écrit et joué une pièce de théâtre qui s’appelait « La niaque ». Il y racontait, à la première personne, son parcours personnel quand, l’année de ses 16 ans, il a perdu sa mère et a été placé à la DDASS. Puis a germé l’idée d’en faire un long métrage. Très vite nous est venue aussi l’envie de ne pas faire un film « d’époque ». L’histoire de Chad remonte à plus de 30 ans. Nous avions envie de parler de l’adolescence d’aujourd’hui. La trame principale est certes autobiographique, mais nous avons apporté aussi beaucoup de fiction. Un exemple : à son époque, les foyers n’étaient pas mixtes. Tous les personnages féminins sont des personnages de pure fiction. Au cours de nos investigations dans des foyers pendant l’écriture, nous nous sommes aussi inspirés d’histoires et de personnes qui nous ont touchés.

3/ COMMENT S’EST PASSÉE LA CO-ÉCRITURE ?

C : Nous avons commencé par écrire un traitement que nous avons déposé à l’aide à l’écriture du CNC et nous l’avons obtenue. C’était en 2010 ! Un premier producteur s’est intéressé au projet mais nous ne nous sommes pas entendus avec lui. C’est environ deux ans plus tard, lorsque TS production a décidé de produire le film, que nous nous sommes lancés dans l’écriture à un rythme plus soutenu. Nous avons eu alors le soutien de l’aide à l’écriture de la Basse Normandie, puis de l’aide à l’écriture Images de la diversité du CNC. Puis, le scénario abouti, nous avons obtenu l’Avance sur recettes du CNC et l’aide de la région Aquitaine en production. Ce qui nous a aussi beaucoup aidés par la suite, c’est d’être lauréats du « prix Sopadin du meilleur scénariste ». Notamment pour avoir le soutien de Canal +, et pour trouver notre distributeur, Ad Vitam. Au final, nous avons travaillé sur le scénario pendant plus de quatre ans. J’ai souvent écrit seule dans un premier temps, puis soumis le texte à Chad. Nous avons aussi eu beaucoup de discussions avec les producteurs, qui étaient très investis. Pendant le temps de l’écriture, nous avons fait un travail d’investigation dans différents foyers, rencontré des directeurs, des éducateurs et des ados, notamment en faisant des stages d’improvisation. C’était un moyen de rencontrer les jeunes tout en ayant de vrais échanges avec eux.

4/ TU ES CO-SCÉNARISTE DU FILM MAIS TU AS ÉGALEMENT ÉTÉ CONSEILLÈRE ARTISTIQUE, EN QUOI A CONSISTÉ CE -TRAVAIL ?

C : Cela a consisté à suivre le film au-delà même de l’écriture, et ce dès le casting qui a été très long, notamment pour caster les ados du film. Ils venaient d’horizons très différents. Pour les sélectionner, nous avons fait un travail d’investigation dans différents foyers, échangé avec des directeurs, des éducateurs. Après avoir fait des séances de travail et d’improvisation avec les ados rencontrés, nous avons constitué un groupe de jeunes avec lequel on a commencé à travailler en atelier, pour familiariser les ados avec leur personnage, leur apprendre à travailler ensemble, les habituer à la caméra, mais aussi peaufiner des dialogues, glaner des expressions. Pour ce travail en atelier qui a duré 8 mois, afin de ne pas « user » les scènes du scénario, j’en écrivais d’autres, correspondant aux personnages et à des situations possibles. Certaines fonctionnaient si bien que nous les avons intégrées dans le scénario ! Au final, il n’y a qu’une seule scène improvisée dans le film, tout le reste est écrit. Pendant le tournage, j’échangeais avec Chad, j’étais derrière le combo. Il m’est arrivé de réécrire une scène le matin même du tournage, ce qui est assez excitant ! Puis il y a eu toute la post production. Le montage est une réécriture, et il m’a été demandé parfois de réfléchir aussi à cette réécriture, ce qui fut très intéressant. J’ai donc suivi toutes les étapes de la construction du film, jusqu’au coaching de notre jeune acteur principal pour l’aider lors de ses premiers plateaux télé ! J’accompagne aussi parfois le film dans les rencontres avec le public.

5/ À LA BASE TU ES RÉALISATRICE, QU’AS-TU APPRIS DE CE TRAVAIL DE PUR SCÉNARISTE ?

C : Qu’il est frustrant au final de ne (quasiment) pas exister dans les nombreux articles de presse, critiques ou promo télé… !! (rires). En ce qui concerne la place des scénaristes, ce n’est pas nouveau ; elle est peu reconnue et sous-financée. Même si nous avons eu la chance de bénéficier d’aides à l’écriture, le travail sur le scénario s’est poursuivi sur un très long temps, parsemé d’incertitudes, de questionnements, de remises en question, ce qui est le lot de bien des films dit « d’auteur »… Par ailleurs, quand le film est en recherche de financement, c’est parfois un peu « le dernier qui a parlé qui a raison » : on te demande de réécrire une énième fois certaines scènes de ta énième version. Ce qui, à la longue, peut être dangereux car on peut finir par s’égarer ! Et s’épuiser !! Dans mon contrat, je n’avais pas de date de rendu final, donc j’avais l’impression que je pouvais travailler à l’infini ! Ce qui est fou, c’est de constater le pourcentage minime que représente le scénario dans le budget d’un film d’auteur, alors même que c’est sur le texte que reposent toutes les recherches de financement. Pourquoi le budget d’écriture n’est pas indexé sur le budget total du film ? Il est certain que beaucoup de films sont fragiles au départ, sont difficiles à financer, mais quand ils se font, quand les financements sont réunis, la rémunération des scénaristes devrait être ré-évaluée !

6/ QUELLE A ÉTÉ TA PLUS GRANDE SATISFACTION DANS CETTE AVENTURE ?

C : Ma plus grande satisfaction sur ce projet, en dehors des heures de promenades solitaires dans mon imaginaire, est l’aventure humaine, les échanges, les rencontres, les liens créés au sein de milieux que je n’aurais pas forcément fréquentés sans ce projet. Et puis il est toujours fascinant (quand ça se passe bien) de voir prendre vie des personnages qui sortent de son imagination. J’ai dû me battre pour garder certaines scènes notamment pour la fin et j’en suis fière. Le travail que j’ai effectué avec Chad pour diriger les ados m’a aussi permis de ciseler certains dialogues, de rendre des scènes parfois plus vivantes. J’ai aimé ces échanges. Et avec Chad, nous avons travaillé dans une grande complicité.

7/ QUELLES INTERACTIONS Y A-T-IL ENTRE TES DIFFÉRENTES ACTIVITÉS DE RÉALISATRICE ET DE SCÉNARISTE, EN QUOI S’INFLUENCENT-ELLES L’UNE L’AUTRE ?

C : Je pense évidemment que les deux s’enrichissent l’une l’autre. Le fait de réaliser m’a permis concrètement de prendre conscience qu’on a tendance, en général, à mettre trop de dialogues. L’action est souvent plus forte au cinéma que les mots, qui prendront alors toute leur force si le dialogue n’est pas redondant. Il y a un exercice qu’il m’est arrivé de faire avec des comédiens, c’est de rejouer une scène sans le dialogue. C’est très intéressant de voir tout ce qui peut passer par l’image sans avoir besoin d’en dire trop. Cela permet de mieux ciseler ensuite les dialogues. J’ai aussi perçu très concrètement les possibilités d’ellipses dans une construction, la façon dont on peut déconstruire un scénario. Le fait d’être scénariste permet de pouvoir réécrire une scène jusque sur le plateau, voire de mieux diriger une improvisation si besoin est. On retrouve aussi l’exercice de la construction au montage. Le scénario est un instrument transitoire, il est remanié jusqu’en post production. C’est pourquoi un scénariste a sa place sur un tournage et même au-delà. Moi-même j’aimerais que mon coscénariste soit présent.

8/ QUELS SONT TES PROCHAINS PROJETS ?

C : Je viens de terminer l’écriture d’un long métrage que je souhaite réaliser, pour lequel j’ai eu l’aide à l’écriture du CNC et de la Basse- Normandie, et pour lequel j’ai été sélectionnée à « Emergence ». J’ai plusieurs projets, pour le cinéma ou la télévision, qui en sont à différents stades. C’est important de ne pas se focaliser sur un seul projet, car les temps de concrétisation sont parfois longs. Et puis, j’ai très envie d’explorer des univers très différents, singuliers, avec des parti-pris forts, où les personnages sont poussés aux limites d’eux- mêmes. La façon dont l’être humain est capable de s’arranger avec la réalité, quitte à vivre dans un monde d’illusions, pour surmonter ses peurs et la difficulté de vivre, est un thème qui me travaille depuis longtemps.