ENTRETIEN N°10

Profession Scénariste

Thierry Gaudin est scénariste pour la télévision (animation et fiction). Il est également, avec le dessinateur Romain Ronzeau, l’auteur de la bande- dessinée, Espions de Famille, dont le 5e album vient de sortir et dont le tome 6 est en cours d’élaboration (parution dans le magasine Okapi dès cet été !)… L’occasion pour lui de nous parler de son métier de scénariste.

1/ EST-CE QUE VOUS POUVEZ VOUS PRÉSENTER PROFESSIONNELLEMENT ?

Thierry : Je suis scénariste pour la télévision depuis 11 ans. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai surtout œuvré sur des séries d’animation comme auteur ou directeur d’écriture. J’entame un petit virage pour me consacrer à la fiction, notamment Maestra un projet qui me tient à cœur pour lequel j’ai obtenu l’Aide à l’écriture fiction du FAI/CNC. Et j’écris la bande dessinée Espions de famille pour le magazine Okapi (Bayard Presse). Mon actualité du moment, c’est justement la sortie du tome 5 !

2/ ÊTES-VOUS LECTEUR DE BANDES DESSINÉES VOUS-MÊME ?

T : Oui, je suis un gros lecteur de BD. J’étais même collectionneur un temps, mais j’ai arrêté. Les appartements parisiens étant ce qu’ils sont ! Parmi mes maîtres à penser, il y a René Goscinny (Astérix, Lucky Luke…) et Greg (Achille Talon, Bernard Prince…) et tout ce qui est action-aventure. J’adore quand l’accumulation de problèmes fait que les héros s’en sortent ! Je suis fan de la série Blueberry de Jean- Michel Charlier et Jean Giraud. J’ai également eu une période Manu Larcenet et Emmanuel Guibert… J’aime aussi les mangas et les comics. Alan Moore, c’est vraiment une référence pour moi. Aujourd’hui, je me suis un peu éloigné de ce type de BD, tout en restant très proche des grands classiques qui m’ont fondé en tant que lecteur. Aujourd’hui, je suis attiré par de la BD plus indépendante : un de mes auteurs favoris est David B.

3/ IMAGINIEZ-VOUS FAIRE DE LA BANDE DESSINÉE UN JOUR ?

T : J’en rêvais sans penser que j’aurais cette chance ! Alors quand Bayard m’a contacté avec la possibilité de faire une bande dessinée, je suis partie comme une balle ! Parmi mes plus grandes joies d’auteur, il y a celles de faire ma série pour Okapi et de pouvoir tenir ma BD imprimée dans les mains ! Quel plaisir (et responsabilité à la fois) d’être de l’autre coté de la table lors des dédicaces, face aux lecteurs, moi qui suis toujours allé au festival d’Angoulême.

4/ SELON LA CHARTE DES AUTEURS ET ILLUSTRATEURS JEUNESSE, SUR 1300 AUTEURS PROFESSIONNELS DE BD, SEULS ENVIRON CINQUANTE VIVRAIENT DE CE MÉTIER CORRECTEMENT. QU’EN PENSEZ-VOUS ?

T : Que la situation des auteurs du livre est scandaleuse. La paupérisation est accrue. En moyenne les auteurs de BD gagne 8000 euros par an, donc ils ont forcément besoin d’avoir un autre métier à côté : prof, piges, illustrations… C’est une situation catastrophique générée par une politique éditoriale délirante. Plus de 5000 publications par an, le public ne peut pas suivre. Dans les années 80, il y avait 800 parutions par an, donc on pouvait en vivre. Depuis, le marché a été inondé de talents, ça c’est formidable bien entendu. Mais par exemple, moi on m’a proposé un jour de m’éditer gratuitement, comme si c’était un service qu’on me rendait ! C’est une inversion totale des valeurs ! Normalement un éditeur choisit un livre pour s’investir aux côtés d’auteurs, là ça devient de la chair à canon. Il y a de nombreux premiers ouvrages envoyés au pilon. Si ça ne marche pas alors c’est terminé ! Pour le premier tome d’Espion de Famille, qu’on a beaucoup retravaillé avec Romain entre la version magazine et l’édition en livre, c’est ce qui ce serait passé si on s’était précipité. Les éditeurs doivent se poser la question de la survie du métier d’auteur de BD.

5/ VOUS N’AVEZ PAS TOUJOURS ÉTÉ AUTEUR, COMMENT ÊTES-VOUS ARRIVÉ DANS CE MÉTIER ?

T : J’ai toujours écrit. J’ai créé un spectacle comique d’1 heure après mes études de droit, et même pendant mes 10 années comme conseiller principal d’éducation (CPE) en collège, j’ai rédigé un livre sur mon expérience. Toujours un peu en dilettante. Pour moi c’était une autre planète, je ne faisais pas partie de ce monde-là. Mais un jour, un ami qui était juriste dans une boite de production d’animation, et qui aime mon humour, me propose d’essayer sur une série avec des dragons. En parallèle de mon travail de CPE, je tente, dans mon style bien sûr, avec mes petits gags. C’est le directeur d’écriture Jean-Philippe Robin qui m’a fait un retour : trois pages de notes ! Il me dit qu’il y a du potentiel, que c’est drôle, mais… Je reprends donc mon texte, mais là encore il me refait 3 pages de notes. J’envoie alors un texte différent, mais Jean-Philippe me conseille de revenir sur le premier texte. Dégouté, j’ai laissé tomber. Ce n’était pas pour moi ! Et puis, le même ami juriste me relance 2 ans plus tard en me disant qu’ils adaptent la série de bandes dessinées Zap Collège (de Téhem). Il m’encourage de nouveau : c’est ton univers. Il y croyait avant moi !

6/ ET VOUS AVEZ COMMENCÉ À ÉCRIRE ?

T : Non ! J’ai passé 6 mois à ne rien proposer. Mon ami me relançait et me disait que je devais avoir plein d’anecdotes et que je devais tenter. L’été suivant, le pire été de ma vie, j’ai 34 ans. J’enchaine deux colonies de vacances dans le sud de la Gironde, avec un collègue évangéliste alcoolique. Et je m’interroge : c’est quoi ma vie ?! Et mon pote me relance en me disant que je suis bête de passer à côté, que le pool d’auteurs va être plein, que je pourrais être payé pour mes textes… Alors enfin je me lance : j’écris un synopsis sur la guerre des sacs trop lourds au collège avec une pétition des parents. J’envoie ! Et là, Jean-Philippe Robin me dit que c’est super, mais… de nouveau 3 pages de notes ! Là, je réalise que c’est un métier et qu’il n’y a pas de premier jet magique. Alors je reprends ses notes point par point et je retravaille ce qu’il me demande. C’est comme si je retournais à l’école. Il a fini par m’appeler pour me dire qu’il envoyait mon texte pour validation à la chaine ! Derrière, j’en ai écrit 10 autres ! J’avais faim d’écrire et il n’y avait pas de pression de la validation. C’est vraiment Jean-Philippe qui m’a donné ma chance. Il m’a permis de me construire en tant qu’auteur dans de super conditions. Une entrée dans le métier assez idéale que j’ai failli rater !!

7/ QUELLE EST LA GENÈSE D’ESPIONS DE FAMILLE ?

T : Quand la série Jules d’Emile Bravo s’est arrêtée, Okapi a cherché pour sa case BD une nouvelle série d’aventure destinée à un public mixte. Un de mes amis a parlé de moi au responsable éditorial de l’époque. Celui-ci m’a reçu en rendez-vous. Je suis arrivé avec une idée de série d’espionnage avec deux thématiques qui me tenaient à cœur : les liens intergénérationnels et les amours impossibles au collège. Je voulais mettre en scène la difficulté des rapports affectifs et amoureux à cet âge-là, l’estime de soi aussi ! Et également aborder la vie d’un ado en pleine période copains/copines, quand les grands-parents sont plutôt des personnes qu’on voit par obligation que par envie. Mon idée c’était de forcer la rencontre entre un petit- fils et son grand-père, dont la vie a été tumultueuse parce qu’il a traversé le 20e siècle et surtout travaillé comme agent secret ! Okapi a été très intéressé, alors j’ai fait le scénario du premier tome qui a plu. Le magazine m’a alors trouvé le dessinateur Romain Ronzeau, un type épatant ! C’était donc au départ un mariage de raison, lui et moi, mais c’est devenu fraternel, nous nous entendons hyper bien !

8/ COMMENT TRAVAILLEZ-VOUS À DEUX ?

T : Au 1er tome, le scénario était terminé quand Romain Ronzeau est arrivé. À partir du 2e tome, nous avons décidé de travailler ensemble dès le scénario. La série est écrite par saison avec une histoire complète à chaque tome. Nous réfléchissons donc ensemble aux relations entre les personnages, au passé du grand-père, à l’antagoniste et surtout à comment évoluent la vie sentimentale d’Alex et sa relation avec son grand-père. Une fois que nous avons tricoté ensemble, je me mets au scénario que je lui envoie pour avis. Ce travail de navette entre nous deux, c’est très constructif. Nous n’envoyons à Bayard que lorsque nous sommes satisfaits tous les deux ! Ensuite, quand c’est validé et que j’ai fini mon découpage, Romain fait le sien et m’envoie ses crayonnés. Parfois, il bouleverse complètement ce que j’avais en tête, et si besoin nous réfléchissons encore à une troisième voie. Nous discutons mise en scène, je lui propose par exemple de changer d’angle ou lui me demande si on est assez avec les personnages, etc. Chaque case transmet une information et une émotion. À partir du moment où tout le monde regarde dans la même direction et que l’objectif est que ce soit le mieux possible, le résultat est juste formidable ! Et ça paye : nous avons un bon retour des lecteurs.

9/ ET VOUS, ÊTES-VOUS SATISFAITS DE LA SÉRIE ?

T : Avec Romain, nous sommes fiers, car Espions de famille nous ressemble. Ce n’est pas parfait, mais nous donnons le meilleur de nous. Nous assumons tout ! Et si les gens sont contents, nous savons que nous ne le devons qu’à nous. Forcément, quand on se sent responsable d’une œuvre, on s‘investit beaucoup. Et a contrario quand 15 mains différentes refont la tambouille, ça déresponsabilise. Il est alors facile de se dire : si c’est mauvais, est-ce vraiment de notre faute ?C’est à cause de ça qu’il y a ces discours qui soutiennent qu’en France on ne peut pas écrire ou qu’il n’y a pas de bons scénaristes. Selon moi, en arrêtant de déposséder les auteurs de ce qu’ils ont à dire à tout bout de champs, on favoriserait la qualité.

10/ COMMENT CELA SE PASSE AVEC LE RESPONSABLE ÉDITORIAL D’OKAPI QUI VOUS SUIT POUR CETTE SÉRIE ?

T : C’est Patrice Eglin qui est responsable BD à Okapi. Il est là pour attirer notre attention sur les problèmes de cohérence de nos histoires. Il est respectueux de notre travail et ses remarques sont pertinentes. Et surtout, il connaît très bien le lectorat d’Okapi. C’est très positif pour nous. Mais dans les faits, nous avons plutôt une grande liberté. Une confiance s’est installée entre nous trois avec le temps.

11/ L’ADAPTATION DE LA BD “SEULS” AU CINÉMA VOUS FAIT-ELLE ENVISAGER “ESPIONS DE FAMILLE”, LE FILM ?

T : Pourquoi pas, mais pas à n’importe quel prix ! Avec Romain Ronzeau, nous sommes très attachés aux thématiques d’Espions de famille : les rapports amoureux compliqués et les liens entre ados & aïeux. Notre série, ce n’est pas des péripéties puis des liens émotionnels, mais l’inverse. L’aventure s’invite après. Ce serait donc envisageable si cela est respecté. Mais si c’est pour vider le sens et l’âme de l’œuvre d’origine, non merci. Pas question de faire une énième série d’espionnage et d’aventures bouclées, et qu’il ne se passe rien d’un point de vue émotionnel entre les personnages.

12/ CE SERAIT UN RISQUE, SELON VOUS ?

 T : Oui. En ce moment c’est quand même un peu la dictature du héros qui a toujours la patate, qui est parfait, juste, toujours gagnant : c’est effroyable comme message. Nous, on aime les héros qui font des erreurs, qui se plantent, qui ne sont pas toujours justes entre euxTout simplement parce qu’ils sont humains ! Et que ce n’est pas grave.

13/ SUR QUOI TRAVAILLEZ-VOUS EN CE MOMENT ?

T : Sur Maestra, mon projet de fiction qui parle de l’orchestre symphonique, mais aussi de notre pays, de la souffrance au travail et de ce que c’est d’être artiste. Le tout ancré dans le fonctionnement d’une institution. En tant qu’individu et auteur, je me pose beaucoup de questions sur l’engagement et sur notre société qui ne va pas très bien. Alors ce projet, c’est mon cheval de bataille. Cela raconte que nous pouvons faire du collectif. Si je me consacre à Maestra, c’est aussi parce que j’ai décidé de me concentrer sur mes projets personnels depuis peu.

14/ ET POURQUOI CETTE DÉCISION, LÀ, MAINTENANT ?

T : En animation, j’ai eu la chance pendant longtemps de pouvoir exprimer sincèrement ce que j’avais à dire avec un fond éthique. Mes histoires étaient au service d’un message auquel j’adhérais et parlaient toujours de dignité, de restaurer l’honneur de chacun, adulte comme enfant. Je me suis un peu brulé les ailes dans des productions plus récentes. Avec la pression de la validation, je me suis retrouvé pris entre le marteau de mes envies narratives et l’enclume de la validation. C’était devenu : il faut avancer, il faut que ce soit validé, et surtout que ça plaise à tout le monde : les productions, le réalisateur, les trois diffuseurs. Je ne m’y retrouvais plus, surtout dans ce que je voulais raconter. Je n’ai pas eu d’autre choix que de partir, voire d’exploser en vol. Ce que j’ai compris, c’est que ce n’est pas tant être le seul maitre à bord qui compte, mais de savoir ce qu’on raconte et de connaître ses thématiques. Moi je veux mettre en scène des êtres humains qui, quelles que soient leurs conditions, leurs défauts ou leurs faiblesses, peuvent être dignes, nobles, grands. Certains veulent casser cela, alors que moi, je ne veux être au service que de cela ! Nous ne sommes pas là non plus pour donner des leçons aux gens. Moi je veux transmettre des émotions qui nourrissent une vision du monde que j’espère juste. Je me sens aujourd’hui au clair avec ça et c’est ce qui me donne la force de rencontrer les producteurs et les réalisateurs, parce que je veux travailler avec des gens qui sont dans la même démarche que moi. Je suis donc plus rigoureux dans ma façon de choisir les gens avec qui je travaille.