Présentée au Festival de la Fiction TV de La Rochelle en septembre 2015, Trepalium débarque enfin sur Arte en février. À l’origine de cette série d’anticipation, Antarès Bassis et Sophie Hiet, dont c’est la première création de série.

1/ QUEL EST VOTRE PROFIL ?

Antarès : J’ai eu un parcours universitaire, j’ai fait un DEA Cinéma à Paris 1. Ensuite, j’ai réalisé deux moyen-métrages. Aujourd’hui, je suis en recherche de financements pour mon premier long-métrage et je travaille aussi sur deux documentaires. En parallèle de la réalisation, je fais de l’enseignement.

Sophie : J’ai fait la Fémis option scénario, dont je suis sortie en 2001. Assez vite, j’ai travaillé à la fois pour le cinéma et pour la télévision. J’ai notamment été dialoguiste pour Plus belle la vie pendant quatre ans. Côté cinéma, j’accompagne la réalisatrice Julie Lopes Curval : j’ai travaillé sur trois de ses long-métrages et un unitaire Arte qui sera bientôt diffusé, L’Annonce. J’écris aussi avec Antarès, j’ai co-écrit ses moyen-métrages et son projet de long.

2/ DEPUIS COMBIEN DE TEMPS TRAVAILLEZ-VOUS ENSEMBLE ET COMMENT VOUS ÊTES-VOUS RENCONTRÉS ?

A : Il y a 15 ans – j’étais encore étudiant – je voulais adapter une nouvelle de Philip K. Dick, La Fourmi électrique, en court-métrage. Pour ce projet, je cherchais un scénariste qui aimait le genre et c’est comme ça que j’ai rencontré Sophie.

S : La thématique de La Fourmi électrique, c’était le travail, ça m’intéressait beaucoup : la nouvelle raconte comment un chef d’entreprise découvre, en se coupant la main lors d’un accident, qu’il n’est pas de nature humaine, mais un androïde.

A : On a bossé sur l’adaptation plusieurs mois et puis, j’ai appelé aux États-Unis l’agent de K. Dick pour obtenir les droits de la nouvelle. Et là, le type m’a ri au nez : il était en train de négocier avec Spielberg pour Minority Report, j’étais qui moi ?! Un pauvre petit étudiant français ? Il n’en avait rien à faire ! On a abandonné le projet, on aurait dû continuer malgré tout.

3/ VOTRE RENCONTRE S’EST DONC FAITE AUTOUR DU TRAVAIL ET DE L’ANTICIPATION…

S : Oui, c’est vrai… Et, un peu par hasard, quelques temps après, un producteur m’a sollicitée car il voulait lancer une collection d’unitaires ayant pour thème « Les mutations du travail dans le futur », qu’il voulait proposer à Arte. J’ai alors trouvé cette idée : dans un futur indéterminé, le Gouvernement s’inquiète car la consommation baisse de plus en plus. Pour redonner du pouvoir d’achat aux chômeurs et relancer ainsi la consommation, il décide d’imposer aux actifs ayant un revenu élevé d’employer un chômeur chez lui. À l’actif de déterminer comment il va « occuper » ce chômeur. L’histoire s’appelait L’Emploi vide. La collection d’unitaires ne s’est pas faite, mais Antarès adorait l’idée et a décidé d’en faire un moyen-métrage.

A : J’adorais d’autant plus cette idée qu’au même moment j’avais commencé à travailler sur un documentaire autour du « vide social » lié à la perte de l’emploi. J’étais allé à la rencontre de chômeurs longue durée, de SDF aussi, qui avaient tout perdu. Nous étions vraiment sensibles à ce sujet.

4/ COMMENT ÊTES-VOUS PASSÉS DE CE MOYEN-MÉTRAGE À LA SÉRIE TREPALIUM ?

A : Sophie et moi on était restés sur notre faim. En écrivant L’Emploi vide, on avait fait à un moment une version beaucoup plus longue, qu’on avait dû réduire pour pouvoir financer le projet. On sentait bien que l’histoire, les personnages et le propos formaient une matière très riche, qu’on pouvait développer davantage, mais on ne savait trop sous quelle forme : long-métrage, unitaire… On se posait des questions sur la possibilité de faire de l’anticipation en France : ni au cinéma, ni à la télévision ce genre n’existait vraiment. On a donc laissé l’idée dans un coin de nos têtes.

S : Et puis, les années ont passé, on voyait la situation économique se détériorer, avec la crise des subprimes, le chômage galopant… Parfois, en écoutant les infos, on se disait : c’est dingue, on est déjà dans de l’anticipation ! Je me souviens de l’histoire d’une usine de chocolats en Italie où, pour lutter contre le chômage, on proposait aux employés les plus âgés de partir pour céder leurs places à leurs propres enfants, désespérés de ne pas trouver d’emplois. Une situation folle !

5/ POURQUOI AVOIR CHOISI KATIA RAIS (KELIJA) ? CHOIX QUI PEUT PARAÎTRE ÉTONNANT PAR RAPPORT À CE QU’ELLE PRODUISAIT, DU MOINS À L’ÉPOQUE ?

S : Quand j’ai quitté Plus Belle la vie, j’ai été appelée en renfort surBienvenue chez les Edelweiss. C’est comme ça que je l’ai rencontrée. Ça s’était bien passé. Plus tard, elle m’a appelée car elle cherchait des projets, alors qu’elle était encore chez Telfrance. Je lui ai parlé du moyen-métrage qu’Antarès avait réalisé. Ça lui a plu, on s’est lancés comme ça.

6/ ARTE, C’ÉTAIT LA CHAINE ÉVIDENTE POUR CE PROJET ?

A : On a pensé à Arte et Canal+… Sur Arte, il y avait déjà eux des projets d’anticipation, comme Une famille parfaite, de Pierre Trividic et Patrick-Mario Bernard, et Les Sanguinaires, le premier téléfilm de Laurent Cantet.

7/ VOUS VOUS ÊTES BEAUCOUP DOCUMENTÉS ?

A : Nous avons vu pas mal de documentaires sur la question, comme La Gueule de l’emploi de Didier Cros ou La Mise à mort du travail de Jean-Robert Viallet. Ces films nous ont fortement marqués. En fiction, tout un cinéma social, réaliste, comme Ressources humaines etL’Emploi du temps de Laurent Cantet…

S : Il y a aussi le travail du sociologue Dominique Méda. On aime bien aussi le petit essai Le droit à la paresse de Jules Lafargue. Ne plus travailler, c’est une excellente perspective, je trouve !

A : Quand la chaîne a dit oui, tout est allé très vite. S’il y avait des rencontres à faire et de la documentation à trouver, ça ne pouvait être que de façon indépendante : il n’y avait pas de financement, ni de la chaîne, ni de la production, pour avoir recours à des consultants. De toute façon, on était dans une urgence d’écrire, on n’avait plus le temps.

8/ ET DANS LES RÉFÉRENCES LIÉES AU GENRE, QUELLES ONT ÉTÉ VOS INFLUENCES ?

A : Nous avions deux grands repères dans les films d’anticipation : Bienvenue à Gattacca, écrit par Andrew Niccol, et Les Fils de l’homme, écrit par Alfonso Cuaron, Timothy J. Sexton, David Arata, Mark Fergus et Hawk Ostby, d’après P.D. James, parce qu’ils traitent tous deux de thématiques actuelles et universelles, d’une façon sobre, sans démesure de moyens, sans effets spéciaux grandiloquents. Les Fils de l’homme semble même se passer aujourd’hui. C’est la démarche que nous voulions avoir pourTrepalium.

S : Nous avons vu également beaucoup de séries. Il y a eu, durant l’écriture, la découverte de Real Humans, diffusée justement par Arte. Nous avons adoré cette façon de créer de l’anticipation avec presque rien, d’aborder des thématiques passionnantes, au cœur de l’humanité des personnages, avec cette simple idée : ce comédien que nous voyons est un robot ! ça marche parfaitement, c’est génial !

A : Pour réfléchir notamment à nos personnages de Première ministre et de Ministre du travail, nous avons vu des séries politiques, commeBoss, House of Cards, Borgen… Les séries Rome et The Wire ont nourri l’écriture aussi, car ces deux séries racontent chacune le déclin d’une société, à travers une ville et ses différentes strates sociales.

S : C’était un plaisir inouï de développer l’histoire et les personnages dans le cadre de la série, parce qu’en termes de narration, on voulait vraiment jouer la carte du romanesque, avec des rebondissements, des révélations, des moments presque mélo… Le travail avec Judith Louis, qui était à Arte à l’époque, et Adrienne Frejacques était très constructif car nous étions à l’unisson : nous voulions parler du monde actuel mais en jouant à fond les codes de la série. Le mot- clef, c’était romanesque !

9/ VOUS A-T-ON IMPOSÉ DES CONTRAINTES D’ÉCRITURE ?

S : L’écriture est assez classique. C’était déjà assez compliqué de mettre en place cet univers, on voulait rester à hauteur de personnages. Notre crainte, c’était de nous perdre dans les détails de l’univers, de fonctionnement et de règles nouvelles.

A : On avait peur que ce soit trop particulier car le rapport avec les genres de l’anticipation et de la science-fiction est compliqué en France. On voulait rester assez sobres dans l’écriture, tout en jouant avec les codes du genre.

10/ CONCRÈTEMENT, COMBIEN DE TEMPS A PRIS L’ÉCRITURE ? QUELLES ONT ÉTÉ LES GRANDES ÉTAPES ?

S : Entre la rencontre avec la productrice et le feu vert d’Arte, il s’est passé un an. On a écrit en six mois un document contenant concept, personnages, synopsis du pilote, qu’on a envoyé à Arte. Il y a eu quelques aller-retours avant leur feu vert en décembre 2012. On a obtenu en parallèle le Fonds d’Aide à l’Innovation du CNC. Ce fut une aide fondamentale, car la rémunération des synopsis chez Arte n’est pas énorme. Ç’a été vraiment précieux.

A : Au départ, Arte avait commandé les six épisodes sous forme de traitements détaillés, ainsi que le premier épisode dialogué. Ce travail nous a pris un an. Avec Sophie, on avait décidé de ne faire que ça. C’était un vrai luxe de se consacrer totalement à un seul projet. Ça s’est bien déroulé.

S : Ensuite, la chaîne étant satisfaite, ils ont commandé les cinq autres épisodes dialogués. Là, le calendrier s’est accéléré ; la production voulait tourner très vite, deux scénaristes sont venus en renfort, Sébastien Mounier puis Thomas Cailley. Cette accélération a fait que la série s’est tournée très vite, ce qui peut être considéré comme positif car le tournage a eu lieu au bout de deux ans d’écriture – un délai assez court en France – mais cela s’est révélé aussi frustrant pour nous car il y avait certaines choses que nous voulions travailler davantage.

11/ VOS PROJETS ?

S : Je travaille sur une adaptation d’Harlan Coben, un 6×52′ pour TF1,Juste un regard, et je suis en renfort sur une série pour Arte de Jean- Xavier de Lestrade et Antoine Lacomblez, juste pour l’étape des séquenciers.

A : Je suis reparti sur de la réalisation de documentaires. J’ai un projet de long-métrage thriller en tant que réalisateur, et toujours avec Sophie au scénario. Et on a très envie de proposer un nouveau projet de série à Arte.