Ce soir sera diffusé sur France2 le final de la saison 5 de Candice Renoir. L’occasion pour Marc Kressmann de nous parler de son travail en tant que directeur de collection et producteur artistique de la série dont le tournage de la saison 6 vient déjà de commencer.

1/ TU ÉTAIS JOURNALISTE PIGISTE ET LECTEUR DE SCÉNARIOS PENDANT DIX ANS AVANT DE TE LANCER DANS L’ÉCRITURE SANS PASSER PAR UNE ÉCOLE. EST-CE QUE CES EXPÉRIENCES ÉTAIENT UNE SORTE DE FORMATION ?

Marc : J’ai appris sur le tas, en vivant de l’écriture sous toutes ses formes. D’abord dans la publicité où j’ai été concepteur-rédacteur, assez mauvais d’ailleurs, mais ce métier m’a permis d’avoir un petit sens de la formule. Puis j’ai été pigiste, dans des secteurs très variés, ce qui m’a donné le goût de me documenter et d’interviewer. Et enfin, la lecture de scénarios m’a permis d’analyser des scripts du monde entier. J’ai décroché mes premiers contrats dans l’animation, univers que je ne connaissais pas du tout mais qui a été très formateur. En parallèle, j’ai écrit un scénario de long métrage, qui n’a pas vu le jour, mais qui m’a servi de carte de visite. C’est grâce à ça que j’ai intégré un atelier d’écriture pour une série quotidienne il y a dix ans (Cinq Sœurs). Un genre qui était à l’époque assez méprisé. Peu importe, j’ai appris mon métier, je me suis bien amusé, et ça m’a permis de rencontrer plein de scénaristes.

2/ DEPUIS DIX ANS, TU AS ÉCRIT DE NOMBREUSES SÉRIES PRÉSENTÉES SUR NOS CHAINES. AS-TU UNE ROUTINE POUR TE METTRE AU TRAVAIL ? Y A-T-IL UNE HABITUDE QUE TU ENTRETIENS ?

M : Je travaille principalement chez moi, et plutôt le matin. Quand je bloque, je sors faire les courses ou je me lance dans une ratatouille, ça m’aide souvent à dénouer des situations ! Travailler en TGV est aussi un moyen pour bien bosser, sans être dérangé par le téléphone et surtout internet… Sinon, pour chaque projet, mais c’est certainement pareil pour tous les scénaristes, j’ai tendance à me documenter à fond sur un sujet. Je suis capable d’avaler cinq documentaires et trois bouquins juste pour écrire une séquence. Rien que pour le double épisode final de la saison 5 de Candice Renoir (diffusé ce vendredi 26 mai sur France2), j’ai visionné une trentaine de films des années 70 ! Oui, je peux être parfois un peu obsessionnel…

3/ ET DANS TON ÉCRITURE ELLE-MÊME ?

M : Je ne peux pas m’empêcher de toujours mettre un peu d’humour. C’est plus fort que moi, à un moment il faut que je glisse une petite connerie qui me fait rire. J’essaie toujours de mettre quelque chose de personnel, dans les dialogues ou les situations, que j’ai vécues, de près ou de loin. Je fais ce métier pour m’amuser mais surtout pour m’exprimer, étant de nature plutôt pudique. Je me livre plus facilement derrière un personnage… Ou après une coupe de champagne.

4/ PARLONS DE CANDICE RENOIR, APRÈS AVOIR ÉTÉ “SIMPLE” SCÉNARISTE EN SAISONS 3 ET 4, TE VOILÀ PRODUCTEUR ARTISTIQUE ET DIRECTEUR DE COLLECTION POUR LA SAISON 5. COMMENT SE DÉROULE LE TRAVAIL AVEC LES AUTRES SCÉNARISTES MAINTENANT QUE TU ES DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA TABLE ?

M : On sous-estime à quel point la direction de collection est un métier difficile. Moi-même je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi délicat. Heureusement que pour la saison 5, on était deux à assurer ce poste : Agathe Robilliard avait déjà été dirdecoll et directrice littéraire à plusieurs reprises. J’ai énormément appris à ses côtés. Il faut avoir une idée claire et précise de ce qu’on veut, savoir transmettre sa vision et l’ADN de la série, aider les auteurs à donner le meilleur d’eux-mêmes, en étant à la fois bienveillants et directifs. Ce n’est pas simple, surtout quand on a des délais très rapides : dix épisodes de 52 mn par an. Ce métier c’est un sprint de fond. J’ai désormais beaucoup de respect pour les directeurs de collection qui sont par ailleurs très mal payés, vus le travail et la pression que ça représente.

5/ QUELLE EST L’ORGANISATION DU TRAVAIL D’ÉCRITURE POUR CANDICE RENOIR, ET COMMENT CHOISIS-TU TES AUTEURS ?

M : La première étape, ce sont les arches, un document d’une grosse dizaine de pages, qui met en avant la ligne des personnages principaux, leur état d’esprit, leur évolution, ainsi qu’une architecture de la saison. Mais tout reste ouvert, par nécessité d’abord : le départ d’une actrice ou une intrigue similaire développée dans une série concurrente t’obligent à être réactif. Et puis aussi par envie. Ainsi, pour la saison 5, on avait imaginé une fin de saison complètement différente et puis j’ai eu une autre idée… Bien que Candice Renoir, avec ses dix épisodes à livrer par an soit une grosse machine, il faut rester souple et artisanal. Une fois les arches validées par la chaine, l’écriture est lancée, idéalement par fournée de deux ou trois épisodes, qui correspondent à une session de tournage. Je ne fais pas d’appel d’offres de pitchs. Je choisis d’abord des auteurs pour leur univers, leurs expériences et c’est ensuite qu’ils me proposent des idées d’épisodes. Grâce à eux, les arches prennent forme voire évoluent. On se voit deux ou trois fois pour concevoir un pitch de 2 – 3 pages maximum qu’on envoie à la chaîne. Ensuite, les auteurs écrivent le fil à fil de l’épisode, une sorte de structure un peu sèche de l’épisode, sa colonne vertébrale. Puis ils écrivent deux versions de séquencier. Je lisse et on fait lire à la chaine. Les auteurs écrivent deux versions dialoguées. Puis je reprends les scénarios dialogués jusqu’à la VDEF. Pour la saison 5, outre Agathe et moi, il y avait Fabienne Facco, Marie-Alice Gadéa, Eric Eider, Ivan Piettre, Kristel Mudry, Sébastien Vitoux, Jean-Marie Chavent, Alexandra Juilhet, Marie du Roy, Eric Verat et Ludovic Abgrall. Je fais appel à une équipe resserrée d’auteurs qui connaissent bien la série et les personnages, une sorte de garde rapprochée sur qui je peux m’appuyer d’autant qu’ils étaient déjà là quand j’ai repris la série après le départ de Solen Roy-Pagenault, sa créatrice. Je travaille aussi avec Virginie Brami, qui assure la direction littéraire et qui fait le lien avec les auteurs lorsque je suis à Sète sur le tournage.

6/ TU ES AUSSI PRODUCTEUR ARTISTIQUE DE LA SÉRIE. EST-CE QU’ON PEUT PARLER DE STATUT DE SHOWRUNNER, OU EST-CE ENCORE DIFFÉRENT ?

M : Le titre de showrunner est un peu ronflant, mais en ce qui me concerne sur Candice Renoir, c’est quand même ça, à l’exception de la gestion de l’argent. Je suis impliqué sur la fabrication d’un épisode du début à la fin, de l’écriture au mixage, en passant par les repérages des décors, les choix des costumes, le tournage, le montage… Mais attention, tout ceci se fait en concertation avec Caroline Lassa la productrice, le ou la réalisatrice, les différents chefs de poste… Mes arguments, ce ne sont pas mes goûts personnels, c’est le scénario et les personnages auxquels je me réfère constamment. À mes yeux, il est indispensable d’avoir à toutes les étapes de la production quelqu’un qui connaît intimement le texte, toutes ses subtilités, parfois même ce qui n’a pas été écrit. Et qui d’autre qu’un scénariste peut faire ça ? Cela permet d’éviter des contresens, petits ou gros. Car même après plusieurs lectures, même après avoir longuement discuté du scénario avec tout le monde, des erreurs peuvent avoir lieu. Il faut être à la fois control freak mais pas intrusif. Parfois il faut batailler, parfois il faut lâcher prise.

7/ DE QUELLE LIBERTÉ JOUIS-TU AUPRÈS DE LA CHAINE POUR PROPOSER DE NOUVEAUX PERSONNAGES, LES INTRIGUES ?

M : Il y a une très grande confiance entre la chaine et la production. C’est vraiment un travail d’équipe. J’ai carte blanche sur les intrigues, du moment qu’on reste dans l’ADN de la série, tout en la faisant évoluer au fil des saisons, et surtout des personnages. Carole Le Berre, conseillère de programmes France2, suit la série depuis sa création et son regard, bienveillant et exigeant, est plus qu’utile. Avec toujours le même mot d’ordre : raconter des histoires policières ancrées dans la France d’aujourd’hui, les plus noires possibles, tout en gardant le côté feel good, doudou de la série, qui plait tant au public. On peut ainsi se permettre de traiter de sujets graves, de faire passer des petits messages ici et là… et aussi de faire ce double épisode final qui se déroule dans les années 70 façon Life on Mars.

8/ QUELS SONT TES PROJETS ?

M : J’ai une idée de série et des envies, mais tout mon temps et mon énergie sont consacrés à la saison 6 de Candice Renoir, actuellement en tournage et en écriture. Enfin si j’ai un grand projet : des vacances !