Le 27 septembre 2017 sort Le Petit Spirou. Après L’Embarras du choix et Sous le même Toit, c’est la troisième sortie cinéma de Laurent Turner en 2017. Habitué aux succès populaires, il nous explique comment il a effectué la transition de l’animation au cinéma.

1/ C’EST TON TROISIÈME FILM EN UN AN, COMMENT FAIS-TU ?

Laurent : J’ai de la chance ! C’est vrai, depuis deux ans, je suis à un rythme assez improbable de trois films par an ! Mais je travaille sept jours sur sept. Et je suis rarement tout seul. J’écris souvent avec le réalisateur ou même récemment avec ma femme, Laure Hennequart. On a écrit ensemble L’Embarras du Choix et on en prépare un deuxième en ce moment.

2/ QUEL EST LE SECRET POUR DURER ?

L : Varier. Changer tout le temps… de producteur, de réalisateur, de thématique. Ne jamais être dépendant de quelqu’un. Lorsque je faisais de l’animation, j’ai presque toujours refusé les saisons 2. Il y a une composante de séduction dans l’écriture : on veut « épater » la personne pour qui on écrit. Et c’est bien que cette personne change pour ne pas être sclérosé par l’habitude.

3/ QUE T’A APPRIS LE DESSIN ANIMÉ ?

L : D’abord la capacité de travail. Puisqu’à cette période, j’écrivais quasiment un 26 minutes par semaine. Ensuite, le fait de bien suivre la bible et la caractérisation des personnages. Cela me sert encore aujourd’hui. Quand j’ai débuté, mon plus gros défaut était de penser plus aux péripéties qu’aux personnages. Or maintenant, c’est le personnage qui me guide. Enfin, l’animation m’a offert le luxe de commencer à écrire des longs métrages sans me soucier des contraintes financières. Entre 1995 et 2007, j’avais très bien gagné ma vie. J’ai pu ensuite compter sur mes droits d’auteurs.

4/ COMMENT S’EST PASSÉE LA TRANSITION DE L’ANIMATION AU CINÉMA ?

L : Assez naturellement. Le jour, j’écrivais mes dessins animés ; le soir et le week-end, un scénario de long-métrage. Lorsque j’ai eu fini ce premier scénario, je l’ai envoyé à cinq producteurs. Et c’est Eric Jehelmann (La Famille Bélier, Pour Elle, ndlr) chez Fidélité à l’époque qui a repéré mon travail. Il m’a alors confié l’écriture d’un projet embryonnaire qui s’appelait La Chance de ma Vie. Ensuite, il y a euLa Proie… Puis les propositions ont afflué.

5/ COMMENT ORGANISES-TU TES JOURNÉES ?

L : J’essaie au maximum de varier. Le matin, je travaille sur un scénario, l’après-midi sur un autre. Je prépare énormément sur papier. Et quand je me sens vraiment prêt, je passe enfin à la frappe. Et là, j’ai un rythme soutenu : 10 pages par jour non-stop. Je n’ai pas beaucoup de jours de repos, mais j’adore ce boulot. Même si avec le temps, j’ai appris à refuser des projets… J’ai aussi appris à repérer ceux qui ont le plus de chance de se faire. C’est trop frustrant de travailler autant sur quelque chose qui ne voit pas le jour.

6/ QUELLE EST TA MÉTHODE DE TRAVAIL POUR ÉCRIRE DES BIOPICS COMME L’ODYSSÉE OU L’OUTSIDER ?

Ingurgiter un maximum de documentation avant même de réfléchir à une structure. Sur L’Odyssée, avec Jérôme Salle, on a vu tous les films de et sur Cousteau, lu tous les livres le concernant et rencontré les anciens de la Calypso. Là, je viens de terminer l’écriture d’un film sur Prost… et Alain Prost a été très présent pour nous aider à comprendre sa vie et le milieu de la Formule 1. Ce qui est difficile dans un biopic, c’est de trouver une structure dramatique à la vie de quelqu’un. Il faut un peu tordre la réalité, trouver un angle, tout en essayant de capturer l’essence du personnage.

7/ TU AS FAILLI TRAVAILLER DANS UNE SALLE DE MARCHÉ À BRUXELLES, COMMENT PASSE-T-ON D’UN DIPLÔME D’ÉCOLE DE COMMERCE SPÉCIALISATION FINANCES À L’ÉCRITURE DE SCÉNARIO ?

L : Tout petit déjà, je regardais les noms des scénaristes dans les génériques… Ça me passionnait. Un jour, j’ai récupéré l’adresse de quatre réalisateurs que j’aimais beaucoup et je leur ai proposé d’être leur assistant réalisateur… L’un de ces réalisateurs m’a répondu. On était en 1995. Son courrier disait : « Vous m’avez beaucoup fait rire avec votre lettre. Voulez-vous écrire un film avec moi ? ». Ce Monsieur, c’était Philippe de Broca. On a commencé à travailler ensemble sur un projet qui ne s’est pas fait (à l’époque, on lui a proposé Le Bossu). Mais, grâce à ce premier projet, je me suis rendu compte que mes idées valaient peut-être la peine d’être entendues…Et j’ai voulu me lancer en tant que scénariste, sans trop savoir comment d’ailleurs.

8/ QUEL A ÉTÉ TON PLAN POUR ARRIVER À CET OBJECTIF ?

L : Écrire une autre lettre ! Mais cette fois à des producteurs de dessin animé. Et, par chance, ça a marché très vite. J’ai écrit plein d’épisodes, créé des séries, été directeur d’écriture. C’est à cette époque que j’ai rencontré Gilles Adrien qui avait eu un César pourDelicatessen. On s’est mis à écrire ensemble. Le problème c’est que, lorsqu’on rencontrait des producteurs et que je disais que j’étais scénariste de dessin animé, ils me regardaient bizarrement…Comme si je ne faisais pas le même métier, que je ne pouvais pas écrire de film de cinéma.

9/ PASSER À LA RÉALISATION, TU Y AS DÉJÀ PENSÉ ?

L : C’est la question qui m’énerve ! Surtout en France ! Quand je dis que je suis scénariste, on me répond parfois : « Mais tu es juste scénariste… ?». Aux États-Unis, il y a une vraie culture de ce métier, il y a des blogs, des podcasts, une véritable littérature du scénario. La réalisation, j’y pense parfois, mais je me demande toujours s’il ne vaut pas mieux s’améliorer pour devenir un excellent scénariste plutôt que de devenir un réalisateur médiocre. En plus, réaliser un film, c’est y consacrer au minimum 3 ans de sa vie, ne rien faire d’autre. Et moi, je suis trop boulimique…

10/ QUEL EST TON PLUS GROS SUCCÈS ?

L : Radin ! 3 millions d’entrées ! Viennent ensuite L’Odyssée avec 1,3 millions de spectateurs, et La Chance de ma Vie avec un peu plus d’un million. J’ai été déçu des scores de Sous le même Toit qui n’a fait « que » 650 000 entrées et de L’Outsider, 300 000. J’aime beaucoup écrire des films populaires et j’ai envie qu’ils marchent. Ma vraie récompense, c’est quand je vois des films comme La Chance de ma vie ou La Proie repasser sans cesse à la télé.

11/ EN PARLANT DE TÉLÉ, TU N’AS JAMAIS EU ENVIE DE TRAVAILLER POUR UNE SÉRIE ?

L : Au tout début des séries sur Canal+, j’ai vécu un cauchemar avec un développement… Les Américains appellent ça le « development hell », l’enfer du développement. Ce qui fait que je n’ai pas eu envie d’en écrire pendant très longtemps. Alors que j’adore ça. Aujourd’hui, je m’y suis remis car on m’a proposé de collaborer sur la première série (format 30 minutes) de Florence Foresti. Et je m’amuse vraiment. Alors, pourquoi pas…