CONSEIL N°25

Scott Myers

QUI RACONTE VOTRE HISTOIRE ?

Bien évidemment, quand vous vous posez pour écrire un script, c’est vous. Mais quand un producteur éventuellement intéressé, un agent ou un responsable de studio lit votre scénario, qui raconte votre histoire?

C’est quelqu’un d’invisible, mais dont on sent la présence à travers les dialogues, les fondus et les didascalies.

Quelqu’un qui n’est pas connu de la plupart des jeunes auteurs, et qui pourtant nous transporte dans son monde à chaque fois qu’on écrit une scène. Quelqu’un qui peut changer la façon dont on lit le scénario, en bien ou en mal. Appelons ce quelqu’un : La Voix Narrative.

La Voix Narrative n’est pas véritablement un Narrateur. Elle n’aura jamais ses propres dialogues, ni un personnage la représentant. Nous ne verrons jamais son nom dans le scénario. Mais la Voix Narrative est là et bien là. Et c’est un aspect important qui déterminera une bonne partie du succès de votre scénario.

Qui est-elle, cette Voix Narrative ?

Elle est la manière de présenter votre scénario via votre style d’écriture. Pensez à elle comme à un personnage. Même “silencieuse”, elle est présente dans chaque scène, chaque phrase, chaque mot que vous écrivez. Au fur et à mesure du développement et du polissage de chaque personnage “visible” dans votre script (le Protagoniste, l’Antagoniste, le love interest, le mentor, le trickster), vous avez aussi besoin de définir qui est votre Voix Narrative, à quoi elle ressemble, et comment elle jouera un rôle actif dans le récit de votre histoire.

 

LE GENRE, LE STYLE ET LA VOIX NARRATIVE

Voici une formule sympa : La voix Narrative = Genre + Style

Ce qui signifie que la Voix Narrative est issue de l’influence du genre de l’histoire sur votre style d’écriture.

La première règle de la Voix Narrative est donc : le style doit être en harmonie avec le genre de votre histoire.

Ou pour en parler de manière négative : le style d’écriture ne doit pas s’opposer au genre.

Le genre (le « type » de film que vous écrivez) et le style (la « forme » utilisée pour écrire le script) sont intrinsèquement liés. Le choix du genre – que ce soit de l’action, de la comédie, du drame, de la fantaisie, de l’horreur, du mystère, de la romance, de la Science-fiction, du thriller, et même du « film d’auteur » en France – aura un impact direct sur votre façon d’écrire. En tout cas, cela devrait avoir un impact.

Pour trop de scénaristes, ça n’est pas le cas. Et vos scripts en souffrent. Un scénario d’action doit avoir un style énergique. Un script comique doit avoir un style drôle. Un script d’horreur doit avoir un style qui fait peur. Un film d’auteur doit avoir un style… à vous de voir.

Quelques scénaristes ignorent la Première « Règle » de la Voix Narrative. Ils écrivent un script d’action qui traîne la patte. Ou un drame à costumes avec un ton postmoderne.

Mais l’erreur la plus commune et la plus flagrante consiste à écrire un film d’un genre particulier sans comprendre que ce genre va influencer son style d’écriture.

Ce qui nous amène à la Seconde « Règle » stylisitique : votre style devrait refléter activement le genre de votre histoire

C’est une règle proactive. La seule manière de briser cette règle est de ne rien faire.

Vous devez donc vous asseoir et réfléchir à votre façon d’écrire le script, comment vous allez assumer le genre de votre histoire, et imprégner chaque scène avec l’esprit et les sensations se rapportant à ce genre.

Si le style est la forme avec laquelle vous écrivez votre script, vous avez trois éléments à considérer qui auront leur impact : Le Ton. L’Aspect. Le Tempo.

. Le Ton est l’attitude que vos mots vont exprimer dans chaque description de scène, chaque dialogue.

L’Aspect est la sensation (feel) que vos pages véhiculent.

Le Tempo, c’est le rythme de vos scènes.

Le ton peut être acerbe, mignon, conflictuel, mystérieux.

L’aspect peut être dense, économique, verbeux, visuel. 

Le rythme peut être champêtre, implacable, chaotique, précipité. Ou tout ce que vous pouvez imaginer.

Tous ces choix stylistiques vont directement impacter votre Voix Narrative.

La Première Règle de la Voix Narrative : Vous ne pouvez pas opposer le style avec votre choix du genre.

La Deuxième Règle de la Voix Narrative vous impose de faire en sorte que le ton, l’aspect et le rythme du script reflètent le genre de votre histoire.

Mais comment apprendre à écrire avec un style approprié au genre de votre histoire?

En suivant la Troisième Règle de la Voix Narrative : Il faut lire de bons scripts dans des genres variés, et c’est ce que nous allons faire ici.

Voici 3 exemples de scénarios vraiment différents : Matrix, La Folle Journée de Ferris Bueller et Chinatown.

J’ai extrait de courts passages du début de chaque scénario pour montrer comment les scénaristes ont travailler une Voix Narrative évidente dès la première page. Vous pouvez trouver ces scénarios et bien d’autres en ligne.

MATRIX

Le film sorti en 1999 par Warner Bros fût très rapidement un succès, à la fois critique et public. Ecrit et réalisé par les “frères” Larry et Andy Wachowski, MATRIX a généré deux suites, la franchise a rapporté plus d’un milliard de dollars au box office mondial. Alors que le style visuel du film a embrassé le genre Action / Science Fiction et l’a élevé à son plus haut niveau.

En premier lieu, la Voix Narrative dirige l’action. Une fois commencée, tout part très vite et sans s’arrêter. Les séquences d’action demandent beaucoup de descriptions, ce qui est un souci pour le rythme, mais les frères Wachowski font l’économie des mots en utilisant des verbes spécifiques et imagés qui représentent l’action. 

Mais ce n’est pas juste une simple scène d’action, dans MATRIX,  c’est un monde où des choses improbables peuvent arriver. Les Wachowskis décident donc de faire ressentir cette réalité différente, en se concentrant sur les capacités surhumaines de Trinity.

Au final, quand on lit leur script, on a l’impression de lire quelque chose de super cool. Dès les premières scènes, ils nous indiquent avec leur choix des mots qu’ils nous promettent un spectacle total.

Ton (Attitude): Cool

Aspect (Sensation): Visuel / Actif

Tempo (Rythme) : À la vitesse de coups de feu

LA FOLLE JOURNÉE DE FERRIS BUELLER

La comédie de John Hughes en 1986 a été un grand succès pour Paramount Pictures, et pour de bonnes raisons. Qu’il s’agisse de briser le quatrième mur et de faire parler Ferris (joué par un jeune Matthew Broderick) directement devant la caméra et devant le public, de commentaires de jeunes sur John Lennon, le fascisme et les bongs, ou encore d’une philosophie sous-jacente résumée par la déclaration de Ferris : “La vie va vite. Si vous ne vous arrêtez pas et ne regardez pas autour de vous de temps en temps, vous risquez de la manquer“, le scénario est à la fois drôle et intelligent

Comparez comment Hughes fait correspondre le style au genre dans cet extrait du début du scénario, où Ferris ment à ses parents, Tom et Joyce, en leur faisant croire qu’il est malade :

L’univers de cette histoire (le « story world »), entièrement différent de The Matrix, est un endroit que nous connaissons tous trop bien – Les parents touchent le front de leur fils, les discussions entre papa et maman, le travail d’acteur de Ferris – tout cela semble si familier, si domestique. Mais une fois que les parents sont partis, et que Ferris commence à parler directement au public, nous comprenons que Ferris (et Hughes) font des clins d’œil. Cela peut sembler naïf et cliché, mais Hughes se moque des conventions familiales.

Les choix stylistiques de Hughes renforcent cette idée :

Il brise le quatrième mur dans la description de la scène, au tout premier paragraphe (“On se sent comme chez soi”). Les pages sont chargées en dialogues (avec un aspect notable, la présentation de l’ami de Ferris, Garth Volbeck, totalisant 42 lignes), et ont des descriptions de scène réduites. Bien que le film ait quelques superbes “Set Pieces” (séquences de comédies indépendantes basées sur l’action) (dont Ferris au sommet d’un char dans un énorme défilé au centre-ville, conduisant la foule à chanter Twist and Shoutdes Beatles), l’humour est ici globalement verbal, malin et spirituel.

En ce qui concerne le rythme du scénario, nous suivons Ferris et ses amis lors de leur balade épisodique en ville, se déplaçant quand et où le personnage principal le désire.

La combinaison des choix de style donne l’impression que la voix narrative du scénario ressemble à quelque chose que Ferris Bueller écrirait lui-même. 

Tonalité (Attitude) : Drôle et malin

Aspect (Sensation) : Verbal (beaucoup d’espace blanc sur la page)

Tempo (rythme) : Celui de Ferris, fluide et rapide.

CHINATOWN

Le scénario de Chinatown est considéré par beaucoup comme le meilleur scénario contemporain du cinéma américain. L’opus tentaculaire de 1974, du scénariste Robert Towne, sur Los Angeles, les droits sur l’eau, le pouvoir, l’avidité et la dépravation morale a une voix narrative forte et cohérente tout au long du film. Dans notre extrait, une fois de plus, nous commençons par le début, en voyant comment Towne établit le ton de son histoire dès le début, alors que le protagoniste, le détective privé Jake Gittes, a révélé des photos incriminantes à Curly, un pauvre gars, qui vient de découvrir que sa femme le trompe.

Pas de chahut enfantin ou d’action ici. Rien de cool, de malin ou de drôle non plus. Le ton de cette séquence est graveleux. Et la sensation des descriptions – un col bleu pleurant sur l’adultère de sa femme, fracassant son poing contre le mur, mordant les stores, Gittes frappant une allumette sur le bureau – est sombre, soulignée par les paragraphes qui s’enchaînent, chacun épais de description.

Enfin, le rythme de la scène est délibérément posé, sans hâte comme Gittes qui prend son temps, même avec ce loser de mari, ce qui permet à l’impact profond et humain de l’infidélité d’agir jusqu’à la conclusion amère de la séquence, Curly murmurant : “Je pense que je vais la tuer”.

Tonalité (Attitude) : Graveleuse

Aspect (Sensation) : Sombre / lourd

Tempo (rythme) : Lent / dramatique

EN RÉSUMÉ

Ces trois scénarios, écrits par un trio hétérogène de scénaristes, montrent comment la voix narrative peut “sonner” différemment selon le genre du film.

Plus vous lirez d’excellents scénarios de différents types, plus vous commencerez à distinguer la Voix Narrative à l’œuvre, à saisir son importance et à comprendre comment développer vos propres compétences pour faire correspondre le style d’écriture au genre du film.

 

© Scott Myers

Article traduit et adapté par un.e scénariste membre de La Guilde Française des Scénaristes : www.guildedesscenaristes.org