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La Guilde des Scénaristes :Profession Scénariste #1Sabrina B. Karine et Alice Vial
Affiche "Les Innocentes3  

Depuis «Good bye, Lenin !», aucun film européen n'avait accédé à la sélection du Festival du Film de Sundance. Cette année pourtant, Les Innocentes (sortie dans les salles françaises le 10 février prochain), écrit par Sabrina B. Karine et Alice Vial, représentera la France au festival du cinéma indépendant le plus prestigieux au monde. Une belle consécration pour ces deux jeunes scénaristes, qui ont porté ce projet à bout de bras pendant quatre ans, avant de le confier à Anne Fontaine pour la réalisation.

triangle orange
Faut-il nécessairement faire une école pour devenir scénariste ?
Alice et Sabrina

Non ! Pas forcément.

 
Alice

Même si beaucoup de scénaristes ont été formés à Fémis ou au CEEA, et en disent le plus grand bien, je suis pour ma part assez contente de ne pas être passée par une école, justement. J'étais trop jeune, trop fragile, j'aurais peut-être eu trop envie de plaire, ça me convenait mieux d'apprendre en écrivant des scénarios toute seule dans mon coin pour commencer.

 
Sabrina

N'étant pas très scolaire, je pense que ça ne m'aurait pas plu non plus.

 
Quelles sont les clés de la réussite pour un autodidacte ?
Alice

On ne s'improvise pas scénariste. C'est en pratiquant qu'on le devient. J'ai énormément appris en écrivant un premier long-métrage, Les Immortelles. Avec une certaine insouciance que je n’ai plus, j'allais frapper aux portes de scénaristes plus aguerris qui me faisaient des retours. Et puis les bourses d'écriture, les concours... J'ai cherché à avoir un maximum de conseils de professionnels sur mon travail. Tout cela m'a donné une base, comme une petite école.

 
Sabrina

Là où on a énormément appris aussi, c'est pendant les résidences d'écriture. Avec Les Innocentes, on a été sélectionnées pour deux d'entre elles, le Groupe Ouest et le Torino Film Lab. Une année de développement à chaque fois, où des professionnels te font des retours, ciblent les problèmes et te font vraiment avancer.

 
Alice

Et puis dans ces résidences, il y a une belle émulation : tu n'es pas le seul auteur sélectionné, donc tu dois aussi faire des retours aux autres. On doit cerner les problèmes, pas se contenter d'un "j'aime" ou "j'aime pas". On apprend autant des projets des autres que de ses propres projets, en fait.

 
image du film "les innocentes"  
 
Triangle gris sous photo
C'est dans cet esprit que vous avez monté un collectif de scénaristes ?
Alice

C'était la prolongation logique de ce qu'on avait appris. On s'est inspirées du SAS, le premier collectif monté en France, et on a créé les Indélébiles il y a cinq ans. On est aujourd'hui 14, on se retrouve régulièrement et on se fait des retours sur les projets les uns des autres. On a appris tous ensemble à se donner un cadre, à se faire les retours les plus bienveillants et constructifs possibles. On a souvent l'image d’Épinal du scénariste solitaire. Même si à la fin de la journée, on est effectivement seul devant son ordinateur, les regards des lecteurs et les échanges avec eux sont primordiaux.

 
Sabrina

Et puis être scénariste professionnel, c'est être confronté à des producteurs qui font retravailler encore et encore, donc il faut très vite apprendre à se confronter à ces regards, et savoir réécrire, autant qu'écrire.

 
Les manuels de scénario, ça aide ?
Sabrina

Bien sûr ! L'Anatomie du scénario de John Truby, Story de Robert McKee, Save the Cat de Blake Snyder... Ils sont très différents, chacun est intéressant. Il ne faut pas tout suivre à la lettre, il faut piocher des outils.

 
Alice

C’est surtout précieux quand on est sur un scénario. Les lire comme ça, sans écrire, c'est intéressant, mais ça ne vous transforme pas en scénariste. En revanche, s'y référer quand on a un problème de scénario, ça peut aider à sortir de l'ornière.

 
Pour résumer, quels seraient vos conseils à des aspirants scénaristes ?
Sabrina

Pratiquer encore et toujours, avoir plusieurs projets, se confronter le plus possible au regard des autres par le biais de bourses, de concours, des résidences, des festivals de scénaristes... Il y en a énormément en France, il faut les trouver et il faut foncer. Les deadlines font avancer et motivent.

 
Alice

Et partager les infos, être solidaire des autres. Je ne crois pas au protectionnisme.

 
tirangle gauche titre film Les Innocentes tirangle droit titre film
L'histoire de cette jeune infirmière qui débarque dans un couvent et découvredes nonnes tombées enceintes après avoir été violées par des soldats,c'est une histoire vraie ?
Sabrina

Ce n'est pas une histoire vraie, c'est une histoire inspirée de faits réels, nuance ! Les faits réels, c'est le contexte historique, et une femme médecin militaire qui a vraiment existé, Madeleine, qui travaillait pour la Croix Rouge en Pologne. Elle était la grand-tante de Philippe Maynial, le président d'un concours de scénario auquel on avait participé, le Prix Sopadin. C'est lui qui nous a en parlé, ç’a été le point de départ du projet. Nous avons eu accès à ses carnets de bord où elle consignait les cas médicaux de l’hôpital français de Varsovie. Philippe nous a dit qu'elle aurait effectivement croisé des nonnes enceintes, mais on n'a aucune preuve de ça. Donc on a inventé le reste...

 
Alice

Mais on s'est énormément documentées sur la Pologne à cette époque-là et, si nous ne sommes pas sûres que cette histoire soit vraiment arrivée, elle reste vraisemblable.

 
Avez-vous rencontré des nonnes ?
Alice

Oui, nous avons été faire une retraite dans une abbaye. Ce séjour nous a transformées, à plusieurs niveaux. En tant qu'êtres humains : on a été bouleversées par leur mode de vie fait de silence et de peu de mots parfaitement choisis, ainsi que par leur lucidité, leur humilité, leur doute permanent, leur ouverture d'esprit... Et en tant que scénaristes aussi. Nous qui mettions la fiction au-dessus de tout, on a réalisé à quel point la réalité, l'immersion pouvaient nourrir les histoires. Plus jamais nous n’écrirons sans enquêter.

 
Sabrina

D'ailleurs on a trouvé énormément d'idées là-bas. Moralité, si on est bloqué dans l’écriture d’un scénario, l'enquête est aussi un excellent moyen de résoudre les problèmes !

 
image du film "les innocentes"
Triangle sous photo blanc
À quel moment Anne Fontaine est-elle arrivée sur le projet ?
Sabrina

Très tard. On a développé le scénario on spec (pour on speculation en anglais), c'est-à-dire qu'on l'a amené jusqu'au dialogué sans avoir signé de contrat. On a envoyé un traitement au Forum des Auteurs du Festival international des scénaristes. On a eu beaucoup de chance parce que notre marraine lors de ce festival était Isabelle Grellat, de chez Mandarin, la future productrice du film. On a gagné le concours, dont le prix était une résidence au Groupe Ouest, et deux semaines plus tard on faisait nos valises pour la Bretagne. Ensuite, on a enchaîné avec le Torino Film Lab. Isabelle nous suivait de loin et, un an plus tard, on a signé avec Mandarin. Ils l'ont fait lire à Anne Fontaine, qui a craqué pour le projet.

 
Comment, à partir du peu d'éléments que vous aviez sur Madeleine, avez-vous créé le personnage de Mathilde ?
Sabrina

Telle que Philippe nous la décrivait, Madeleine, qui est donc devenue Mathilde, était la perfection incarnée, et tous les éléments tangibles qu'on avait tendaient vers ça : les médailles de guerre, la femme indépendante qui sauve des vies... Bien sûr, sa dimension de femme forte nous séduisait, mais il fallait qu'on détruise cette idée de perfection, et qu’on lui crée des failles. On a commencé par la rendre accroc à la morphine : dans l'une des premières versions, elle faisait une crise de manque dans le couvent, devait se sevrer... Mais on s'est rendu compte que les personnages de médecins junkies, il y en avait déjà beaucoup. Donc on a trouvé d'autres failles, que vous découvrirez en allant voir le film !

 
Alice

On peut quand même dire que Madeleine n'avait pas de sexualité, du moins pas qu'on le sache, et nous en avons donné une au personnage de Mathilde.

 
Pour accentuer le contraste avec les nonnes ?
Sabrina

Exactement, c'est d'ailleurs ce qui nous a séduites initialement : la richesse des conflits dramatiques à exploiter. Une bonne soeur enceinte, un bébé qui arrive dans un couvent et bouleverse l'ordre établi, l’opposition entre la science du médecin et la foi, celle entre le corps et la spiritualité... On peut difficilement faire plus puissant !

 
Alice

Et puis ce paradoxe très fort : ce qui est arrivé à ces nonnes les fait douter de leur foi, forcément, mais c'est aussi en s'appuyant sur elle qu'elles traversent cette épreuve. Et aussi grâce à la croyance de Mathilde en la médecine. On avait la matière pour une histoire qui traite de la foi sans faire du prosélytisme pour la religion ou la science, et naviguer dans ces thématiques compliquées sans basculer dans le cynisme ambiant ou l'angélisme mièvre. Écrire un scénario plein de compassion, mais âpre. En résumé, on voulait faire un film bienveillant dans le bon sens du terme, c'est ce dont on a besoin aujourd'hui.

 
Sabrina

Ce qui nous a séduites aussi, c'est le côté intemporel du film : aujourd'hui aussi, une femme médecin pourrait se retrouver dans une zone complètement archaïque et être confrontée à ce genre de problème.

 
Un personnage principal de femme, forte qui plus est, c'est rare au cinéma.
Sabrina

C'est beaucoup trop rare ! Surtout quand on regarde les chiffres du box office américain par exemple, et qu'on se rend compte que les films qui marchent le mieux ont un personnage principal féminin !

 
Alice

Oui. Mais ce qui est dommage, c'est qu'on a tendance, pour rendre les personnages féminins « forts », à leur mettre une arme à feu ou un arc à la main et d'en faire des guerrières. Cela vaut aussi pour les hommes d'ailleurs. La vraie force n'est pas nécessairement là. Par exemple, le personnage auquel nous nous référons souvent, c’est la Gloria de Cassavetes. Bon, elle a un flingue…

 
Sabrina

Ou Maya, qui traque Ben Laden sous les traits de Jessica Chastain dans Zero Dark Thirty.

 
C'est difficile d'être une femme dans le milieu du cinéma selon vous ?
Sabrina

Je vois plus de parité en télé qu'en cinéma en tout cas.

 
Alice

Pour moi c'est plus au niveau de la réalisation qu'il y a clairement un plafond de verre. Moi qui souhaite également réaliser, je trouve qu’il est très compliqué pour une femme non pas de faire un film qu'elle a écrit, mais d’enchaîner les projets, d’accepter des commandes ou des pubs, bref d’être réalisatrice à plein temps.

 
Êtes-vous satisfaites du film ?
Alice et Sabrina

Il nous est difficile d'être objectives mais on ne s'est pas du tout senties trahies, et c'est déjà énorme. Anne Fontaine a fait une proposition juste, cohérente, qu'elle tient du début à la fin. On a aussi été très impressionnées par le casting polonais, qui nous a beaucoup émues.

 
Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Alice

J'écris un nouveau long-métrage dans le cadre de l'Atelier scénario de la Fémis, que j'ai très envie de réaliser. J'ai déjà réalisé trois court-métrages, et j'en tourne un quatrième en septembre prochain. Côté commandes, j'écris aussi plusieurs bibles de séries pour la télévision, ainsi qu’un long-métrage pour Zazi Films avec Nina Rives et Denis Menochet intitulé Le Noël des éléphants. J'ai aussi été actrice sur le film du duo comique du Palmashow, La Folle Histoire de Max et Léon, réalisé par Jonathan Barré et qui va bientôt sortir au cinéma.

 
Sabrina

En parallèle de projets personnels, j'écris sur la saison 2 de la série Dix pour cent. J'étais déjà scénariste sur la première saison. Et avec mon co-auteur Léo Karmann, nous sommes en train de signer pour un long-métrage avec Geko Films.

 

la Guilde française des scénaristes
259 rue Saint-Martin - 75003 Paris
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Contact RP:
Marie Barraco/Kandimari
+33 (0)6 63 58 88 90 - marie@kandimari.com



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